L'eclipse des âmes

Publié le par konda galner

Lorsque la Terre était toute jeune, l’humanité était encore balbutiante, non pas simiesque et couverte de poils comme les scientifiques le prétendent, mais imberbe, lisse, aussi bien de corps que d’esprit. Les hommes étaient des automates sans âme, effectuant des tâches et actions programmées,  sans volonté propre, sans désir, et en somme, sans vie. Non qu’ils n’aient aucune sensation physique, mais qu’ils aient chaud ou froid,  qu’ils aient faim ou soient repus, qu’ils meurent, qu’ils vivent, tout leur était indifférent. Ils erraient, sans but apparent, ou restaient inertes durant toute la journée, dans une existence totalement vide de sens.

 

Cependant, ils n’étaient pas seuls sur Terre, d’autres êtres intangibles, possédant une enveloppe immatérielle floue, parcouraient aussi le monde. Doués d’une grande conscience, d’une imagination sans faille, ils étaient l’exacte antithèse de l’humanité ; en effet, ils souffraient de n’avoir sur le monde aucune prise, aucun moyen d’action. Ils rêvaient de pouvoir sentir, toucher, façonner, courir, créer, sans jamais en avoir la capacité.

 

Des corps sans âme, et des âmes sans corps, parties d’un tout scindé en deux, les premiers ignorant jusqu’à l’existence des seconds, et les seconds traversant les premiers.

 

Une nuit, alors que l’un de ces spectres plus hardi que les autres déambulait au milieu des hommes, un événement étrange et inattendu survint : il accrocha ses pas et ses mouvements à ceux d’un homme, calquant sur lui ses pas, les mouvements de ses bras, de ses jambes, de son torse et de sa tête. Les déambulations de l’être qu’il suivait devinrent peu à peu les siennes, et les pas qu’il avait suivis s’attachaient maintenant aux siens. Etonné et ravi, il courut, rit, dansa et sauta jusqu’à l’aube durant une folle nuit d’allégresse pendant laquelle il avait transcendé sa condition éthérée.

 

Les premiers rayons du soleil le frappèrent,  l’arrachant à cette enveloppe empruntée, et le renvoyant à son immatérialité. L’homme reprit alors  son errance, comme si rien n’était arrivé, laissant le fantôme désorienté et hagard. Néanmoins intrigué par cette aventure, il alla trouver ses semblables pour partager ce qu’il avait vécu. Ils décidèrent de renouveler l’expérience, se superposant tout le jour à des corps d’homme. Sans aucun résultat jusqu’au crépuscule. Mais lorsque les derniers rayons du soleil s’éteignirent, les âmes investirent les corps, d’abord de manière ténue, puis plus présente jusqu’à ce qu’elles synchronisent leurs volontés sur celles des enveloppes qu’elles habitaient. Ils découvrirent alors l’odorat, le goût et le toucher. Certains couraient en de joyeuses sarabandes, d’autres dansèrent, et quelques-uns commencèrent même à façonner  la terre sous leurs pieds. Les uns se caressaient tels des amants seuls au monde, les autres se chahutaient comme des enfants, se poussant et s’extirpant mutuellement de leurs enveloppes, dont la symbiose était encore naissante.

 

Cette fois encore, ils furent expulsés de leurs corps lorsque l’aurore revint. Mais ils avaient compris, et, nuit après nuit, ils recommencèrent, affirmant leur maitrise plus avant, habitant toujours mieux leurs êtres de chair. Les luttes avaient la préférence de beaucoup, et ils abîmaient leurs enveloppes, allant jusqu’à les faire périr. Toutefois, peu leur importait qu’un corps soit mort, ils ne sentaient pas la douleur. Ils cherchaient simplement un autre hôte. Nombreux furent ceux qui détruisirent ainsi plusieurs  enveloppes charnelles, s’alliant, se trahissant dans des jeux de batailles rangées, qui furent les premières guerres des âmes. D’autres, moins nombreux, dotés d’un caractère  plus passif, pacifique et contemplatif profitaient juste des sensations du vent, des caresses, et de la beauté du monde.

 

Ces nuits meurtrières auraient pu durer jusqu’à la fin des hommes, tant ils usaient sans compter les corps. Mais la nature en avait décidé autrement, et tout changea au moment où le jour et la nuit se rencontrèrent et fusionnèrent pour un bref instant. Au soleil les âmes étaient forcées de se séparer des corps, sous la lune, ils pouvaient manipuler à leur guise leurs marionnettes, mais n’étant ni le jour, ni la nuit, et les deux à la fois, les âmes fusionnèrent définitivement dans la chair. Quand le jour revint, et qu’elles ne furent pas expulsées de leurs corps, elles se réjouirent d’abord de pouvoir prolonger leurs jeux sans limite, mais le lien était désormais différent, et elles ressentirent pour la première fois la souffrance et la douleur de leurs corps. Horrifiées, certaines tentèrent de détruire leur enveloppe pour s’échapper, mais une fois leur corps morts, elles se dissipèrent.

 

L’humanité était réellement née, et la seule manière qu’elles trouvèrent pour subsister était de scinder et d’accoupler leur essence avec une autre, pour donner naissance à un nouvel être. Les âmes essayent encore de se libérer de leur incarnation charnelle. Le soleil qui était le geôlier de leur immatérialité était devenu le garant de leurs prisons corporelles. Pourtant, les barreaux de leurs cages étant moins solides la nuit, elles essayent encore de se libérer de leur incarnation, et les rêves et cauchemars qui parcouraient jadis le monde nous livrent pendant notre sommeil aux visions de leur imagination. Ils tentent de forcer les limites de nos corps, faisant pousser nos poils sur notre peau, et dresser nos cheveux sur nos têtes.

 

solaire

 

(Photo Halo Atmosphérique, par Philippe Gaudens)

Publié dans histoires courtes

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