Là où la lumière pleut

Publié le par konda galner

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(Photo par P. Gaudens)


Je vis dans un petit trou de verdure, une marre souterraine noyée sous un ciel végétal.  Protégé du monde extérieur, je vole, avec mes frères et sœurs, dans ce cocon paradisiaque.  Depuis l’éclosion, nos journées se résument à voler, se poser sur une feuille, redécoller, entremêler nos trajectoires dans des ballets, ou les croiser au sein de vives joutes aériennes. Le jour, un grand rail de lumière traverse le trou central,  et quelques fils d’or percent notre ciel par des interstices. La nuit, ils s’adoucissent, pour devenir d’immatériels voiles transparents.

 

Nous ne sortons jamais de notre Havre. Avant, paraît-il nous circulions librement dehors. Nous recevions plein de visites, et partions loin, vers d’autres oasis. Moi, je n’ai pas connu ça, je n’ai toujours vu que le Havre. Ce sont les anciens qui le tenaient de leurs anciens, disparus bien avant ma naissance. Parfois, je me dis qu’il n’y a que le Havre, et que les autres lieux ne sont que des légendes ; Il y a quelques jours, j’ai regardé par le trou, dehors; Passé un petit bosquet entourant notre refuge, il n’y a rien. Pas de végétation, pas d’eau, juste un étrange sol dur, et des arbres immenses, tout droits, totalement dépouillés de feuilles, de branches, et semblant sortir directement de cette terre bizarre. Un vent sec et chaud balaye les chemins déserts, et vides de toute vie.

 

Nous n’avons pas le droit de sortir. Les anciens nous l’ont interdit. Je ne risquais pas grand-chose, quand je l'ai fait. Ils sont partis en expédition depuis une éternité, au moins 7 jours. Ils m’ont confié qu’ils allaient rechercher les autres, ceux qui vivent à l’extérieur, et que c’était important. Au début, je n’ai pas compris, mais cela m’a mis un papillon en tête, et j’ai détaillé notre Havre. J’avais cette impression persistante que quelque chose n’allait pas. Et au bout de deux jours, après avoir observé, j’ai remarqué un élément crucial : le niveau baisse. Et sans eau, le Havre va disparaitre. J’ai réfléchi, et je me suis dit que les anciens étaient peut-être en quête d'un autre lieu, avec de l’eau. Moi, c’est ce que j’aurais fait, en tout cas.

 

Et puis, j’ai réfléchi à nos légendes ; Certaines nous mettaient en garde contre les grands géants  bruyants. Ils arrivent, s’installent n’importe où, et modifient le monde pour faire pousser leurs grandes tanières de pierre. Ils viennent, et détruisent tout. Parfois, ils plantent un arbre, et le soigne, personne n’a jamais su pourquoi.  Mais ils le font mal, ou sinon, se lassent de l'entretenir, et l’arbre meurt. Autour du bosquet, le monde n'est pas ce il devrait être. Et je me demande si les géants ne sont pas venus chez nous, à l’époque du Grand Orage, quand l’interdiction de sortir a été prononcée. Mais les géants ne sont plus là, non plus. Eux qui dominaient le monde. Alors ne reste que nous, et notre Havre. Les anciens aussi, ont dû se volatiliser, comme les géants. Et notre havre va disparaître.

 

Ce soir, je partirai. Je veux savoir, je veux retrouver les anciens, ou même les géants bruyants. Je m’en irai quand le soleil n’est pas trop chaud, il brûlerait mes ailes en quelques minutes, sinon. Et je verrai s’il existe autre chose que notre Havre, là où la lumière pleut.

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