Il est des journées où l'on déambule un peu au hasard, l'esprit dans le vague et un peu perdu, ne sachant où nous portent nos pas. Souvent, elles se révèlent au final assez vides, mais il est
parfois, au cours de nos avancées hasardeuses, des visions ou des rencontres qui surprennent. Tiens, la semaine dernière, justement, alors que j'avais tout mon temps libre, je suis parti me
promener en ville, et croisant une ANPE, j'ai noté dans la file interminable une silhouette insolite. Quelquepart le plus étonnant était que personne ne semblait surpris qu'elle soit là, comme si
c'était une habitude ou une évidence.
Elle était grande et ténébreuse, vêtue de cape, squelettique et brandissant une grande faux à la main. Je me suis approché alors, interloqué, et j'ai demandé à lui parler, si elle avait quelques
instants :
- Ma question peut sembler stupide, mais vous êtes bien celle que je crois ?
- Oui, je suis la Mort, me dit elle accompagné d'un sourire triste.
- Mais... Qu'est ce que vous faites ici, dans une file d'attente pour les demandeurs d'emploi ?
- Oh, vous savez, j'ai raccroché... J'essaye de me reconvertir. J'ai failli avoir un rôle secondaire dans une série, mais il paraît que mon personnage n'est pas assez crédible.
- Mais c'est impensable ! La mort qui démissionne ? A la rigueur, des vacances, je comprendrais, encore que déjà, cela risquerait de surprendre un peu, mais une démission...
- Rassurez vous, la relève est assurée. Il y a pour ça, plusieurs organisations internationales, aux tendances plus capitalistes qu'artisanales, qui s'occupent du passage vers l'au-delà. Quand
ils ont commencé à faire de la publicité pour des packages tout en un, ça m'a fait sourire, mais peut-être aurais-je du voir là, une menace plus sérieuse, renouer un contact plus proche avec mes
clients, et m'organiser. Quand je m'en suis rendu compte, il était trop tard, et le marché était déjà saturé. J'étais dépassé, comment voulez vous que je lutte ? Les taxis express vers l'au-delà
vous proposent un passage instantané sans souffrance, la compagnie Dead Charters, par effet de masse, plombent les prix du marché, et il y a même des options famille, avec tarifs dégressifs en
fonction du nombre d'individus. Certains, même, violent pratiquement les lois anti-trusts, en proposant une assurance mort, permettant de cotiser jusqu'à trépas pour s'assurer une existence
meilleure ensuite. Non, je suis de l'histoire ancienne.
- Je n'arrive pas à y croire. Je ne me vois pas faire appel à quelqu'un d'autre pour passer de vie à trépas.
- Et bien il vaudrait mieux vous y préparer tout de suite, pour le salut de votre âme, il est maintenant nécessaire de sacrifier votre porte-monnaie. D'ailleurs, ce qui me plaisait moi, c'était
le contact humain, la diversité des milliards de personnes que je pouvais cotoyer, quelques instants parfois, mais qui témoignaient d'une richesse fabuleuse. L'un des derniers clients que j'ai eu
était assureur, il a essayé de marchander son décès en me refourguant une assurance vie, parce qu'avec ce contrat, il pourrait s'offrir le summum de l'après-vie chez les Joyeux Trépassés. Non, ce
n'est plus pour moi. J'ai été ravie de discuter avec vous, c'est rare, de nos jours, mais je dois retourner dans la file, sinon, je ne pourrai pas avoir une entrevue aujourd'hui. Je vous souhaite
une bonne journée...
Et elle s'en va, tranquillement, avec une humilité et une discrétion qui la rendent fragile...